Quand il fait sot et chaud.

18 juin 2022

Septante ans! Il me faudra bien dix ans pour m’en remettre. Je les ai pourtant, ces septante, même si le miroir me suggère que c’est moi qui m’en suis fait avoir. Mieux que n’en peuvent revendiquer les pires feuilletons américains, j'ai enchaîné deux-cent huitante saisons. Certaines furent traversées de grands froids: je me souviens de Fribourg grelottant sous la bise par moins vingt degrés. Aucun prophète ne se levait alors pour clamer le retour d’une ère glaciaire. D’autres saisons furent très, très chaudes. On allait jusqu’à les dire torrides, sans imaginer que la planète entière allait s’embraser.

Lorsqu’on ouvre l’album des souvenirs d’été, on s’avise que lorsqu’il faisait chaud, on nous enjoignait simplement de ne point trop nous exposer et de nous tartiner de crème solaire. Nos parents nous arrosaient au jet de jardin. Il y avait toujours dans le réfrigérateur de quoi humecter de saveurs de cassis ou de framboise nos gosiers secs. Et puis les glaces! On n’avait même pas à les négocier! Parfois, on partait en vacances, rejoignant des contrées plus chaudes encore. On avalait six cent kilomètres de bitume toutes fenêtres ouvertes, avec le courant d’air pour seule climatisation. Sinon, il y avait les rivières et les pique-niques sous les arbres de nos contrées. Même si je rêve toujours d’hivers gelés, il y a aussi de chauds étés dans les coins chauds de ma mémoire.

Un nom de catastrophe

Désormais, on désigne cela d’un nom de catastrophe: la canicule. Et l’on se demande bien ce qu’une petite chienne – c’est le sens du latin canicula – vient faire dans cette galère. C’est comme les enfants intelligents: on les qualifiait alors par...l’intelligence. Qu’on admirait. Qu’on nourrissait. Qu’on désaltérait. Qu’on enviait. Aujourd’hui, on les confie à quelque psychologue qui pose le diagnostic d’une surdouance à degrés multiples, non contagieuse mais transmissible génétiquement. Ce qui naguère était intelligent se dit aujourd’hui encombré de surefficience mentale. Bref on aime à se faire peur et à transformer la bénédiction en calamité. Comme la chaleur en canicule!

Quel est donc ce chien qui nous a mordus? La question s’examine au télescope.

Sirius est la plus visible des étoiles dans la constellation du grand chien. Au début juillet, elle se lève avec le soleil. On parle de lever héliaque, méthode que je ne saurais trop vous recommander pour échapper, précisément, à la canicule. Du coup, les Egyptiens font de Sirius une déesse nommée Sopdet. Et lorsque Hélios et Sopted sautent du lit à la même heure, c’est que le Nil va se mettre en crue, avant une période de sécheresse. On s’occupe alors de flatter la déesse Isis, laquelle régule le débit du fleuve. On lui prête même un goût modérément végane pour les chiens roux offerts en sacrifice.

Chez les Grecs, Sopdet deviendra Sothis, et se promènera volontiers avec un chien, allant même, les jours de grande fatigue, jusqu’à le chevaucher. Mais ne vous y trompez pas: Sothis n’est pas la déesse de la sottise.

Et voilà qui est tout-à-fait regrettable!

Car le mérite d’une canicule est précisément d’offrir quelque excuse à la sottise. Lorsque le cerveau approche de son point d’ébullition, normal qu’il ne produise que de la pensée à l’état gazeux. Cela se peut démontrer par quelques exemples tirés de l’actualité de ces jours bouillants.

Fontaine, je ne boirai jamais de ton eau

Un fabliau du Moyen-Âge enseigne que c’est là précisément ce qu’il ne faut jamais dire... et moins encore lorsqu’il fait chaud.

En ces jours agités, on s’affole moins pour l’eau que pour le gaz et le pétrole. Pour ce qui est de l’eau, rassurez-vous, cela viendra. C’est le journal de ce jour (La Liberté) qui l’affirme en page 3. Reste que le fabliau demeure d’actualité: il ne faut jamais dire: Poutine, je ne boirai jamais de ton pétrole ni de ton gaz. Sauf qu’on le dit haut et fort sans s’aviser qu’il faudra bien un jour revenir à la source. Et l’on fanfaronne si haut et si fort que Poutine en prend acte, sans que cela paraisse lui ôter le sommeil: Fort bien, Mesdames et Messieurs, répond-il. Alors on commence tout de suite. C’est toujours mon quotidien qui l’écrit dans son édition du jour: Poutine ferme les robinets de gaz à la Pologne, à la Bulgarie, à la Finlande et à la France et réduit le débit pour l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche. Et les Européens s’étranglent d’indignation: c’est un scandale! Nous voulions profiter de l’été pour remplir nos cuves. Personne ne semble s’aviser du grotesque de la situation. Sur une chaîne de radio en ligne (je ne me souviens pas si c’est sur Thinkerview ou chez Berkoff à Sud-Radio), l’économiste français Charles Gave pose le diagnostic: nous ne sommes plus en démocratie mais en ineptocratie!

Et la confirmation que l’ineptie gouverne est apportée par cette nouvelle entendue à la radio: l’Inde aurait multiplié au moins par cinq ses importations de pétrole russe. Pour organiser des courses de Formule Un voraces? Des tours d’Inde en véhicules de collection qui engloutissent trente litre aux cent? Pour faire fonctionner des installations de climatisation afin de se rafraîchir... et en profiter pour détériorer le climat? Que nenni! C’est simplement pour revendre l’or noir, mais raffiné... aux Européens à un prix disons intéressant pour eux, les Indiens! Tellement intéressant que ce sont les Russes qui aujourd’hui rouspèteraient auprès des Indiens, leur demandant une commission sur les bénéfices ainsi engrangés. Bref, d’une manière ou d’une autre, on finit toujours par revenir à la fontaine, fût-ce par quelque improbable et couteux détour.

La fable de l’eau qu’on ne veut pas boire raconte ceci: il y avait un ivrogne. Il y a aujourd’hui nos dirigeants. L’ivrogne jure que jamais il ne boira de l’eau. Un soir, plus ivre qu’ivre, comme nos gouvernants saoulés de suffisance, il titube jusque’à tomber dans la fontaine et y boire la tasse jusqu’à la mort. Jurer de ne jamais toucher à la fontaine, c’est l’assurance de s’y noyer un jour. Voilà de quoi méditer, à l’ombre d’un saule...pleureur!

Des lanceurs d’alerte comme maîtres nageurs

Car les sanctions caniculaires pourraient bien nous noyer, si du moins nous ne nous exerçons pas à la nage. Il y quelques maîtres nageurs. Ils maîtrisent le geste et la respiration. Ils voient clair dans les manoeuvres de l’ineptocratie. Ils éventent le souffre dans le souffle. Cela suffit à la sentence: Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté. (Guy Béard).

C’est ainsi que dans la série des cerveaux en surchauffe, mon quotidien – encore dans sa livraison du jour – m’apprend que Londres décide d’extrader Julian Assange, afin qu’il purge aux USA les 175 ans de prison que lui ont mérités ses révélations fracassantes. Un clou supplémentaire dans le cercueil d’Assange, déclarent ses avocats dans Libération. Comme tous les lanceurs d’alerte, il devra boire la coupe jusqu’à la lie. Et l’on n’entend guère sonner l’hallali dans les médias, même si la peine capitale suscite quelques indignations marginales.

Nicolas Forissier est un autre lanceur d’alerte. Il est toujours vivant et libre, mais il ne s’en n’est pas fallu de beaucoup. Son récit, paru récemment chez Fayard s’intitule L’ennemi intérieur. En réalité, l’auteur affronte deux ennemis intérieurs. Le premier est une forme aigüe et rare de spondylarthrite rhumatoïde ankylosante. Le second est aussi une maladie, celle de son employeur, l’UBS. La banque too big to fail souffre elle aussi d’un mal mystérieux: la corruption endémique, dite aussi dissimulation compulsive. Forissier est engagé par la patiente pour poser le diagnostic. Très vite, on le prie de bien vouloir s’en tenir aux rhumes et aux entorses. Mais Forissier est tenace et ne lâche rien. Il braque son scanner sur les entrailles du malade. Bien des années plus tard – presque vingt ans – le Tribunal rédige l’ordonnance: un milliard et huit-cent millions d’euros d’amende. Forissier est réaliste: il n’est pas sûr que la potion suffise à la guérison. Il faut lire ce récit: outre qu’il s’agit d’un beau témoignage humain, on tient en main un véritable roman policier, avec tout ce qu’il faut d’agents secrets, d’écoutes téléphoniques et de gardes du corps. Sauf que s’il s’agissait d’un roman, on douterait qu’il fût plausible. De pareilles histoires sont pratiquement impossibles à inventer.

Encore une fierté en parade

Poursuivons l’inventaire du journal de ce jour. La canicule a encore frappé... ou mordu. Après les fiertés boulevardières des genres agités, voici la Mad Pride. Même logique que celle des LGBT etc.: On s’estime victime de discriminations parce qu’on est L sans lui et G sans elle, ou ni l’un ni l’autre, bien au contraire. En l’occurence, ni L ni G mais F comme fou. Et l’on revendique le mot, pourtant banni du langage courant. Qui oserait parler encore d’asile de fous? On préfère – et c’est bien normal – évoquer l’hôpital psychiatrique. Mais là, on se libère: fous et fiers de l’être!

Certes, il faut faire la part de l’humour revendiqué comme de l’autodérision. Reste que la fierté n’a de sens qu’assortie d’un mérite. On peut être fier d’avoir gagné un match de tennis, d’avoir décroché un diplôme ou une promotion professionnelle. Mais il est difficile de comprendre en quoi une détermination de la nature, une maladie ou un handicap pourraient faire l’objet d’une fierté. On peut entendre qu’il faille lutter contre l’exclusion. Reste que se réjouir d’une maladie paraît pour le moins contre-productif. Et pour tout dire: pathétique! On voit mal Forissier organiser une Pride spondylarthritique subventionnée par l’UBS. Et je ne m’imagine pas davantage défiler en une Papy Pride, avec tintébin, prothèse auditive et loupe de lecture en guise de fanion identitaire.

Et, pendant ce temps, la chanteuse Adèle est conspuée pour avoir dit sa fierté d’être une femme (cf. Chronique du 11 février 2022).

On n’ose à peine l’écrire: le bon sens, liquide depuis pas mal de temps, est en train de passer à l’état gazeux.

La presse estivale fait du remplissage

On sait que la presse estivale est souvent à court de sujets. En ce 18 juin, ce n’est pas encore l’été mais cela y ressemble. Canicule déjà. Canicule encore. Dès lors, mon quotidien préféré – et qui l’est parce que je n’en lis point d’autre – conclut son édition du jour par une interview accordée par votre serviteur à Angélique Eggenschwiler, une magnifique plume romande dont je dirai quelques mots dans une prochaine chronique. Sous le chapeau du Lecteur en Liberté (c’est le titre de la rubrique), me voilà immortalisé par l’image, avec mes yeux de merlan frit et ma pipe en main... mais aussi par le texte, coupable de quelques pensements estivaux et caniculaires.

J’ai hélas omis d’inviter mon chien à paraître sur la photo. Il m’aurait conféré un je ne sais quoi de ressemblance avec Sirius...et suggéré que mes propos faisaient un cri du nul.