De la saturation.

11 mai 2022

L’homme est fatigué. Lorsqu’il l’est suffisamment pour mourir – mettons à huitante ans – il a pourtant passé deux-cent mille heures à dormir, c’est-à-dire plus de vingt-deux ans. C’est le résultat que l’on obtient en octroyant à chacun des nuits de sept heures mais le calcul pécherait par optimisme. D’après une étude belge parue en septembre 2021 chez Questions santé, nos nuits seraient aujourd’hui amputées: vingt minutes de moins qu’en 2010 et nonante de moins qu’en 1970. C’est une affaire sérieuse et il faut être précis. Pour ce qui est du Français, on a calculé qu’il dort en moyenne six heures et quarante-deux minutes. Cela ne doit pas être très différent pour l’Helvète, sauf pour le Vaudois et le Bernois à qui ces six heures quarante-deux prennent davantage de temps.

Pour la précision scientifique de la chose, notez que la statistique ne prend en compte que les heures de sommeil nocturne, excluant de son champ d’investigation les moments où l’on dort au bureau, devant une émission de la RTS où à l’écoute d’une conférence ou d’un sermon.

Ce qui démontre que l’homme ne manque pas d’imagination lorsqu’il s’agit de compenser les insuffisantes six heures quarante-deux mesurées par les chercheurs.

Ne riez pas. L’affaire est si grave qu’on a même institué une Journée du sommeil. La dernière fut célébrée le 18 mars 2022. Les nuits ne suffisent plus au sommeil. Qu’à cela ne tienne! Le sommeil a désormais sa journée.

Je vous le disais: c’est une affaire de la plus haute importance, vitale tout autant que les multiples causes que mettent en évidence des centaines de journées mondiales: il y a celle du sommeil, mais celle aussi de l’infirmière, des soins palliatifs, des gauchers, de la santé du pied, des premiers secours, des sage-femmes, du lavage des mains, de la canne blanche, du tricot, du soleil, de la prostate, de l’eau, du fromage, du psoriasis...et même une journée du rire, en l’occurence la plus nécessaire. Il y a tellement de journées mondiales qu’un site les recense : journée-mondiale.com. L’association envisage même le dépôt d’un label officiel!

Vous pourrez ainsi inventer et officialiser vos propres journées mondiales, celle du choux-fleur, celle de la cocotte-minute, celle de la bière sans alcool, celle des hémorroïdes, celle du trèfle à quatre feuilles, celle de la chèvre naine, celle du strabisme divergent, celle de la bêtise, celle des aspirateurs, celle du voisin d’en-dessus, celle de la littérature de gare, celle du saut à l’élastique, celle de la selle de cette bicyclette-ci dont la sonnette fait la ou celle de la selle de cette bicyclette-là dont la sonnette fait si comme s’en amusait notre bon Raymond...

On s’inquiète déjà en haut lieu de ce qu’il faudra faire le jour où le nombre de journées mondiales dépassera le chiffre fatidique de 365... il n’y aura alors pas d’autre solution que de fusionner certaines célébrations ou alors de transformer les journées en heures. La journée du sommeil se contracterait alors en heure du sommeil. Et là, nous serons vraiment fatigués! Quand je vous disais que l’homme a de gros soucis...

Et puisque c’est encore possible – il suffit de déposer la demande en ligne – proposons une journée mondiale de la saturation. Rien ne paraît plus utile et urgent.

Si l’homme est fatigué, ce n’est pas seulement parce qu’il peine à dormir. C’est aussi parce qu’il est saturé et cette saturation explique peut-être que le sommeil lui échappe.

On le dit souvent: nous sommes saturés d’informations. Certains y verraient même une bonne raison pour ne plus lire les journaux, se débarrasser du téléviseur et pratiquer une diète sévère en matière d’internet. Soyez donc raisonnables: cessez de lire mes chroniques avant qu’elles ne vous saturent!

Le piquant de l’affaire est que les informations dont nous sommes saturés sont précisément celles qui évoquent diverses... saturations.

Qu’est-ce qui nous sature, mise à part la succession des journées mondiales?

De longs mois durant, et avec quelle insistance, on a évoqué la saturation des hôpitaux. C’était un mensonge, bien-sûr, mais qu’il n’était pas inutile de croire. On pouvait ainsi appuyer les revendications justifiées d’un réajustement des effectifs d’infirmières et de médecins. Et réclamer davantage de moyens financiers. Et appeler de ses voeux un renforcement de la médecine de premier recours.

Ce qui démontre que le mensonge est parfois plus utile que la vérité.

Les aéroports sont également saturés, surtout lors des congés. On lit même dans les journaux que nous avons cessé de lire que l’été prochain, cela pourrait virer au cauchemar. On dirait que tous les malades rescapés de la saturation hospitalière dussent se rendre sous d’autres cieux pour s’y refaire une santé. Ou peut-être ne s’agit-il que de célébrer par quelque exode festif le soulagement d’avoir échappé à la saturation des salles d’attentes de Saint-Pierre?

Il en résulte que l’air est à son tour saturé. Par les avions, on vient de l’évoquer. Mais aussi par le CO2 et les particules fines des usines, des voitures et des chauffages. Et plus haut que l’air, on commence à s’inquiéter de la saturation de l’espace où la circulation des satellites bouchonne bientôt comme nos voitures à l’entrée et à la sortie des villes. Saturation des autoroutes. La radio annonce toutes les demi-heures les retards à prévoir. Hier une heure et demie à l’entrée de Lausanne. Il y a deux semaines: trois heures pour traverser le Gothard. En ce qui me concerne, cinq minutes de saturation routière suffisent à me...saturer!

On peut être aussi saturé d’années. C’est le cas de la Reine d’Angleterre. Ses quasi cent ans de vie l’ont contrainte de déléguer à sa couronne l’exercice du discours du trône. La couronne ne s’en est pas mal sortie, avec, dans le rôle du ventriloque, un Prince Charles saturé par l’interminable attente d’être roi.

Et puis les Suisses aussi sont saturés. Il faut voter sans cesse. Et lorsque ce n’est pas pour accepter ou refuser un référendum, une initiative ou procéder aux élections, il y a tout de même deux millions de coopérateurs Migros invités à valider la vente d’alcool dans les magasins. Les Suisses sont tellement saturés qu’on crie au miracle lorsque plus de quarante pour-cent d’entre eux se prononcent. En France voisine, lorsqu’on n’atteint pas les septante pour-cent, on se lamente de l’abstention massive!

Au travail, la saturation conduit au burn-out. L’homme est cramé, il en a ras-le-bol, expression qui ne signifie pas – comme on le croit généralement – que sa tête est trop pleine. Non! En langage argotique, le bol renvoie à une partie anatomique dont on désigne le débordement du nom de dysenterie. La saturation de cet organe n’annonce évidemment rien de bon.

Résumons: l’homme est fatigué parce qu’il ne dort pas assez et parce qu’il est saturé. Que son monde est saturé. Que son agenda est saturé.

La saturation désignerait donc un excès indigeste. C’est le sens commun... mais il est erroné, puisque le mot est construit sur le latin satis qui veut dire tout simplement: assez. Une saturation d’oxygène dans le sang est un bon signe de santé. Le mot partage sa racine avec la satiété, qui est autre chose que l’indigestion.

Il en résulte qu’être saturé, c’est simplement être rassasié, du latin...saturare. Ce n’est pas forcément désagréable. C’est même ce nous recherchons avec avidité. Cela devrait nous consoler un peu.

Mais gare ici à la gourmandise: elle pourrait nous conduire au-delà du rassasiement. Voilà l’excès. L’adjectif satur est à l’origine de... soûl. Et le langage commun de se plaindre que ce qui nous sature nous soûle. On comprend – étymologiquement – ce que cela signifie.

Ce qui démontre – étymologiquement encore – qu’être saturé peut s’avérer assez amusant ou qu’à tout le moins on en puisse rire, puisque que le latin satura a engendré... la satire.

L’homme est saturé. Du moins éprouve-t-il la surabondance. C’est peut-être, simplement, parce qu’il ne dort pas assez.