Chronique du un et du zéro.

6 mai 2022

Il y a deux mondes. L’un scintille d’une palette de nuances dont l’autre ne s’encombre guère. Le premier, le monde réel, est complexe et bigarré. Le second, machinal et virtuel, est beaucoup plus simple. La machine se satisfait du noir et du blanc. Son intelligence – dite artificielle – n’est que succession de uns et de zéros. Ou alors, si l’on veut colorer un peu l’affaire, on imagine des feux verts ou rouges régulant la circulation électrique. Rouge ou zéro, ça ne passe pas; vert ou un, ça passe. L’intelligence artificielle – que l’on abrège I.A. pour qu’elle sonne comme hi-han – c’est cela et seulement cela.

Des haddocks de tics et de tocs

C’est donc très simple, simpliste même. Ce qui impressionne, c’est la vitesse et la quantité d’impulsions que l’on peut produire en un rien de temps. Mille milliards de mille impulsions – des haddocks, comme les nomme joliment Idriss Aberkane – en un petit bout de dixième de seconde. Mais ce n’est rien d’autre qu’un chapelet répétitif de uns et de zéros, de permissions ou d’interdictions de circuler. Formidable puissance, impuissante toutefois à engendrer l’ambiguïté, le vague, l’abstrait ou l’humour, comme le relève Aberkane dans son ouvrage Le triomphe de votre intelligence. Vous pouvez aligner les uns et les zéros aussi souvent et aussi vite que l'éclair, vous n’atteindrez jamais l’Etre en tant qu’être, l’Agapè, l’Humanité, l’Infini, la Beauté, Dieu... et puis, bien sûr, vous ne rirez pas beaucoup. Tic et Toc, même répétés des myriades de fois en un temps proche de l’instant, cela reste de la mécanique.

La vie ne se saurait satisfaire du hoquet terne d’un temps mécanique. Notre auteur nous avertit: Si vous êtes prévisible, face à I.A. vous êtes mort, c’est aussi simple que cela. Que vous ayez un képi de général, une chaire au Collège de France ou un hochet de directeur de recherche n’y changera absolument rien: s’il y a quelque chose de trop intellectuellement prévisible en vous, l’I.A. saura l’attaquer, et si vous ne savez pas vous défaire de cette prévisibilité, vous ne saurez pas vous en défendre.

Quand notre pensée se moralise et de mécanise

L’intelligence artificielle est un outil magnifique. Le problème? Ce n’est pas une intelligence! L’intelligence, dit Christian Bobin, cela vient de l’âme. Et la machine, précisément, est inanimée. L’intelligence est une manière personnelle de se tenir devant soi et devant le monde, une manière propre à la personne de se laisser altérer par ce qui vient et de chercher son bien à elle...dans ce qui la traverse et parfois la tue.

La machine est répétition du même. L’intelligence est toujours une altération.

C’est parce qu’elle est à la fois simple et puissante que l’I.A nous fascine. Simple: elle devrait devenir universelle. Puissante: elle saura résoudre tous nos problèmes. Le piège est qu’on la croit intelligente et qu’on se met à l’imiter. Je pense donc je tic. Je pense donc je toc. C’est noir ou blanc, faux ou vrai, un ou zéro.

Passe encore pour le vrai et le faux. Mais le vrai ou le faux, cela n’intéresse déjà plus grand monde. Le vrai comme adéquation de la pensée à la réalité s’efface au profit du bien. C’est comme dans les contes pour enfants: on veut discerner le gentil du méchant.

Ce qui aujourd’hui agace, c’est d’une part la réduction de la raison précise à une certaine forme de morale simpliste – la moraline de Nietzsche – et, d’autre part, la binarisation précisément de ce qui se croit une pensée et qui n’est souvent qu’un prêchi-prêcha émotionnel.

Au fond, on constate une double réduction: réduction de la pensée à la morale, réduction de la morale au jugement binaire. Et par voie de transitivité, réduction de la pensée à... l’intelligence artificielle, mais à combustion lente.

La quête du gentil et du méchant

Ces derniers jours, par exemple, on s’excite à propos du rachat de Twitter par Elon Musk. D’aucuns s’indignent, d’autres roucoulent des hosannas selon qu’à leurs narines, la fragrance de Musk évoque le un ou le zéro.

Musk, c’est Tesla, Neuralink, SpaceX et tant d’autres projets que l’on aime ou que l’on conspue. Se réjouir alors du rachat de Twitter signifie forcément applaudir à tous les projets; et si l’on déteste tout ce qui musque ...on conspue l’opération. C’est un ou zéro, vert ou rouge... même pas quelques secondes de jaune pour réfléchir un peu.

J’évoquais l’ouvrage d’Idriss Aberkane. L’auteur est moins célèbre que Musk mais pas mal contesté lui aussi. Et l’on s’imagine – parce que c’est tellement facile – qu’il faut le tenir soit pour un prophète soit pour un menteur. Gentil prophète en tout; méchant menteur en tout. La simplification binaire s’épanouit dans la généralisation. L’un ou l’autre, noir ou blanc. Ça passe ou ça casse. Les étranges jumeaux Bogdanoff avaient subi le même sort: c’était l’auréole de sainteté ou le billet simple course pour l’enfer.

Pour ou contre... Ah! Le sublime horizon de la pensée! Vous ne lisez plus, vous n’écoutez plus mais vous vous demandez d’abord si l’auteur est dans le camp du bien ou dans celui du mal. Et vous pouvez appliquer la recette au monde politique, jugeant les acteurs sur le noir de leurs vices ou le blanc de leurs vertus. S’ils sont noirs, tout d’eux est noir, et donc faux et donc méprisable. S’ils sont blancs, tout d’eux est blanc, et donc vrai et donc admirable.

Pendant la pandémie, la mode était de binariser le professeur Raoult. Dans les salons mondains de la pensée simpliste, vous le deviez tenir pour Hippocrate redivivus ou alors pour une incarnation de Méphistophélès. Toute nuance était ici suspecte.

Inutile de dire – mais on le dira quand même on l’a déjà écrit – que la mécanique fonctionne aussi lorsque vous évoquez Messieurs Poutine et Zelenski. Qui est le méchant? Qui est le gentil? Tout le reste – la nuance, l’analyse historique et psychologique, la perspicacité stratégique, la conscience des intérêts et des manipulations – à quoi bon s’en encombrer?

Simplifier à outrance, c’est en rajouter à la sottise au monde. Et nier que l’homme qui pense, l’homme qui agit, cherche, écrit, crée ou guerroie n’est qu’une bestiole ambigüe, capable du vrai comme du faux, de l’héroïsme comme de la lâcheté, de l’intelligence comme de la sottise.

Musk est un personnage plus qu’ambigu. Un génie sans doute, proche de la folie parfois. Cela n’empêche pas que son projet de libérer Twitter de censures malhonnêtes peut être intéressant. Et si l’on espère que le projet réussira, on n’est pas obligé d’acheter une Tesla dans la foulée. Ni de se faire greffer des pucelettes dans le ciboulot. Ni d’offrir à sa belle- mère une extase en orbite.

Les curriculas d’Aberkane ou des Bogdanov manquent peut-être de clarté. Sans doute succombent-ils à quelques délires d’imagination prétentieuse. Ce sont – peut-être, mais il faudrait vérifier – des petits côtés de ces personnages dont il est difficile par ailleurs de nier les connaissances et l’intelligence. Aberkane parle trop vite et les Bogdanov cabotinent: vite marquer de noir tous, absolument tous leurs propos.

Et voilà que l’on juge en termes de tout bon ou de tout mal et qu’en raison d’une seule faiblesse, ou de deux ou de mille, on invalide toute force. A ce rythme, pour pouvez chercher des poux dans la tête de tous les saints pour les vouer à l’Hadès. Et de tous les grands hommes dont l’histoire célèbre le prestige et dont vous déboulonnerez rageusement les statues. Rien de tel que la sottise pour éteindre toute lumière au prétexte de zones d’ombre dans lesquelles le sot jugeant patauge lui-même tout autant que celui qu’il juge.

Le génie comme fruit de la faille

L’homme réel est complexe. Voilà qui en fait la beauté et le tragique parfois. Carlo Gesualdo – mort en 1613 – était un personnage plus qu’ambigu, assassin de sa femme et de l’amant de cette dernière, puis adepte d’une étrange compulsion de pénitence, avec ses troupes de jeunes gens chargés de le fouetter jusqu’au sang en une sorte de rituel sadomasochiste, jusqu’à la mort disent certains historiens. Gesualdo n’en demeure pas moins un compositeur plus que génial, novateur tant dans l’écriture de ses madrigaux que dans son oeuvre religieuse. Et l’on pourrait citer mille artistes – par exemple Malraux, Rodin et même Beethoven et même Einstein – qu’on ne voudrait pas voir épouser nos enfants mais qui par leurs oeuvres ont enrichi le monde.

Risquons l’hypothèse: et si les grandes oeuvres naissaient non de la froide logique mécanique ou d’une forme convenue de pureté morale mais bien des failles, de l’imprévisibilité et de l’ambiguïté humaines?

La logique machinale est précisément une logique pure. Blanc ou noir. Vert ou rouge. Un ou zéro. Gentil ou méchant. C’est beaucoup plus simple que la vie, mais ce n’est pas la vie.